J.D. Jackson: «Le basket, ce n’est pas de dire aux autres comment jouer !»

J.D. Jackson va diriger son 100e match avec l'Asvel (crédit : Obuzzer)

J.D. Jackson va diriger son 100e match avec l’Asvel (crédit : Obuzzer)

Le technicien franco-canadien dirigera son centième match à la tête de l’Asvel, ce vendredi face à Châlons-Reims, deux semaines après avoir fêté par une victoire à Strasbourg (76-84) sa 400e rencontre en tant que coach…

Installé dans les tribunes de l’Astroballe, le regard scrutant régulièrement l’entraînement des espoirs de l’Asvel, J.D. Jackson nous a accordé mardi un long entretien. Durant près d’une heure, il est revenu sur les grands moments qui ont jalonné sa carrière d’entraîneur, débutée il y a huit ans au Mans. Il s’est aussi exprimé sur son métier, son avenir, ainsi que sur son passé de joueur dont il conserve une certaine nostalgie.

Est-ce que cela a toujours été une évidence pour vous de devenir coach ?

Oui, dans l’absolu, parce que mon père était entraîneur de basket. Il m’a d’ailleurs dirigé au lycée. Mais je n’ai jamais eu l’ambition d’être entraîneur. Quand j’étais à la fac, je me voyais bien, plus tard, devenir prof au Canada ou aux Etats-Unis. Mais à l’époque, j’étais surtout concentré sur ma carrière de joueur pro. C’est ce que je voulais faire depuis tout petit.

C’est lorsque j’ai compris que ma carrière était sur le point de s’achever, en 2005, que j’ai voulu rester dans le basket. Cela a coïncidé avec l’ambition du Mans qui cherchait à se professionnaliser et à élargir sa structure. Vincent Collet a estimé que j’avais le profil pour devenir un bon entraîneur. Il m’a proposé de passer mes diplômes, tout en restant au sein du club pour travailler avec des jeunes, puis de devenir l’un de ses assistants, avec Pierre Tavano. Le club venait d’être sacré champion de France et de récupérer un ticket garanti de trois ans en Euroligue. C’était presque impossible de refuser.

Qu’est-ce qui vous plait dans votre métier ?

Les échanges et les émotions que procure le basket au quotidien. J’ai connu ça toute ma vie et j’aurais du mal à m’en passer, même si je vis les choses différemment en tant qu’entraîneur. Je pourrais faire autre chose. Mais j’aime être dans le basket, tout simplement. Je pourrais très bien vendre des ballons, dès lors que je reste à proximité de ce sport que j’adore.

Qu’est-ce qui vous déplait dans votre métier ?

L’attente qui précède les matchs. Ça peut être très long. J’essaie d’aller courir, de faire autre chose plutôt que de tourner en rond en pensant à mes systèmes. Quand j’ai débuté ma carrière de coach, c’est la passion qui m’animait. Mais j’avais beaucoup d’angoisse, de stress, de choses à découvrir. J’avais une gêne avec tout ce qui était conflictuel. Maintenant je suis habitué et je prends davantage de plaisir. Ça ne me déplait pas d’avoir à intervenir auprès d’un joueur, de lui mettre la pression ou de résoudre un conflit.

En quels coachs vous reconnaissez-vous ?

Je me suis forcément identifié à Vincent Collet, pour tout ce qui est tactique et analyse du jeu. Mais aussi à Grégor Beugnot, un ancien joueur qui avait du caractère et qui poussait ses équipes à jouer de manière très intense.

Quels souvenirs conservez-vous du premier match que vous avez dirigé ?

C’était face à Rouen (succès 72-73, le 4 octobre 2008). Je n’étais pas spécialement stressé, contrairement à mon premier match en Euroligue, à Malaga. Celui-ci m’a beaucoup marqué. J’avais peur de ne pas être au niveau. Finalement, l’équipe avait réalisé un super match et avait failli l’emporter (84-79, le 22 octobre 2008). Mais ça engendre beaucoup de pression et de responsabilité. Aujourd’hui, j’arrive beaucoup mieux à gérer ces situations et à relativiser. Sûrement parce que je suis plus en confiance et plus rassuré.

Je suis entré dans ce métier sans ambition

Est-ce qu’il vous arrive de repenser au cinquième match contre Strasbourg qui vous a offert le titre de champion de France ?

L’un de mes fils a enregistré le match et a dû le regarder au moins une dizaine de fois les deux mois qui ont suivi. Dès que nous étions à la maison, la vidéo passait à la télé. C’était assez plaisant (sourire). Ce dont je me rappelle surtout, c’est le troisième quart-temps et la manière dont mon équipe a déroulé. C’était comme de la magie. Je n’avais pas besoin d’intervenir. J’ai quand même dû le faire en fin de match. Mais c’est rare de voir son équipe développer durant dix minutes un basket aussi abouti des deux côtés du terrain lors du match le plus important de la saison. C’est ce que je retiens, davantage que certaines actions qui ont permis de plier le match. C’était très sympa à vivre.

A l’issue du match, pourquoi n’avez-vous pas manifesté davantage votre joie, alors que vous êtes plutôt expressif durant les rencontres ?

Je suis comme ça. J’arrive à prendre du recul et à relativiser. J’arrive encore à dormir la nuit ! Peut-être parce que je suis entré dans ce métier sans ambition. Je subis des pressions, comme tout le monde, mais je n’ai pas une grande ambition personnelle. J’en ai surtout pour mon club et mes joueurs. Je suis évidemment très content d’avoir rempli ma mission, mais le mérite revient aux joueurs qui sont sur le terrain.

Sur un plan personnel, qu’est-ce que ce titre vous a apporté ?

De la crédibilité. Même si j’avais remporté la Coupe de France, la Semaine des As et la Leaders Cup avec Le Mans, il y avait encore des interrogations à mon sujet dans la mesure où j’avais perdu deux finales de championnat. Je me demandais si je n’allais pas être l’un de ces gars qui perd quatre ou cinq fois en finale, comme Grégor Beugnot. J’y ai pensé la saison dernière. Mais c’était tellement inattendu d’arriver en finale que j’ai fait en sorte de positiver et de m’enlever cette pression. Et finalement, nous sommes allés au bout. La boucle est bouclée ! J’ai désormais tout gagné, comme joueur et comme entraîneur. J’avoue me sentir plus confirmé, plus rassuré d’avoir enfin gagné le titre, même si cela ne change pas mon approche, ni ma façon de travailler.

Est-ce que c’est forcément le plus beau titre que vous ayez remporté ?

Oui. Mais la victoire lors de la Semaine des As en 2009 avec Le Mans a été également un très grand moment pour moi. J’avais énormément de pression car j’étais un coach inexpérimenté, qui dirigeait une équipe d’Euroligue. A mi-saison, j’ai fait venir Bobby Dixon parce que j’avais un meneur qui ne faisait pas l’affaire (Brian Chase). Cela a révolutionné notre équipe. Nous avons gagné 19 matchs sur 21, la Semaine des As et dans la foulée la Coupe de France. C’est presque étonnant que nous n’ayons pas été sacrés champions de France. En tout cas, cela m’a conforté dans l’idée que je voulais continuer à faire ce métier.

Ça fait du bien de gagner une finale comme celle de la saison dernière

Quelle a été la défaite la plus douloureuse de votre carrière de coach ?

Celle concédée avec Le Mans à Cantu en finale du tournoi qualificatif pour l’Euroligue (66-80, le 28 septembre 2012). C’était la quatrième fois qu’on échouait à se qualifier pour cette épreuve, après nos deux défaites en finale du Championnat de France contre Cholet (65-81, le 13 juin 2010) et Chalon (76-95, le 16 juin 2012) et notre élimination contre Khimki au dernier tour préliminaire de l’Euroligue (56-70 et 66-87, les 5 et 8 octobre 2010). Ce fut vraiment lourd à porter. C’est pour ça que ça fait du bien de gagner une finale comme celle de la saison dernière. Mais il n’y a pas l’Euroligue au bout ! (rires)

Et quelle est la défaite la plus douloureuse que vous ayez concédé avec l’Asvel ?

Contre Le Mans.

Lors de la dernière finale de Coupe de France ?

Non, lors des play-offs 2015. Pour ma première saison à Villeurbanne, c’était particulier de retrouver Le Mans. Nous avions un paquet de blessés. Il nous manquait David Andersen, Amara (Sy), Ahmad (Nivins). Je savais que ce serait dur, d’autant que Le Mans avait l’avantage du terrain. Nous aurions pourtant dû gagner la première manche, là-bas. C’était fait ! Mais à trois secondes de la fin, Rodrigue (Beaubois) a réalisé un truc de dingue pour inscrire le panier de la victoire (71-70). Il est tombé sur les fesses, il a jeté le ballon et boum, c’est rentré dedans ! Personnellement, ce match m’a fait mal.

Quel est votre plus grand regret ?

Lorsque je dois me séparer d’un joueur parce que j’ai fais une erreur de recrutement. Humainement, c’est compliqué. Quand vous avez affaire à des idiots qui font n’importe quoi pour se faire virer, c’est différent. En revanche, quand c’est mon analyse et mon choix qui sont à l’origine du problème, ça m’embête. Mais c’est le métier, il faut l’assumer.

J’aime beaucoup Kevin Durant

Quel est le groupe que vous avez eu le plus de plaisir à diriger ?

J’en ai eu beaucoup. Ce n’est pas forcément ceux qui ont gagné des titres. Avec Le Mans, en 2011, l’année du lock-out en NBA, nous avions peut-être la dixième masse salariale et nous avions réussi à atteindre la finale avec un super groupe. Nous avions réalisé des coups en signant pas trop cher des joueurs comme Marcellus Sommerville, Taylor Rochestie. Il y avait aussi Alex Acker, Joao Paulo Batista. Antoine Diot était blessé, mais il avait été très présent humainement au sein du groupe. Même après la défaite contre Chalon en finale, l’ambiance était très positive car les mecs avaient beaucoup de considération les uns pour les autres. Ça aide un groupe dans les moments difficiles. J’ai eu d’autres équipes très similaires, y compris celle de la saison dernière.

Si vous deviez déterminer le cinq majeur des joueurs que vous avez dirigés…

Ça c’est dur ! J’en ai une trentaine ! Forcément des gars qui m’ont gagné des titres. Je vais être contraint de doubler certains postes. Comment choisir entre Bobby Dixon et Casper Ware ? J’ai aussi gagné des titres avec Antoine Diot avant qu’il ne se blesse. Sur le talent pur, Dee Spencer, c’est sûr. Mais j’ai trop de bons meneurs ! DaShaun Wood, Rochestie. Je ne peux pas choisir un meneur, je te jure !

Et sur les autres postes ?

Alain Koffi. Nous étions très proches car nous avions évolué ensemble. Je me suis beaucoup appuyé sur lui lors de ma première saison. Nous avons réalisé le doublé et il a été élu MVP du championnat. Il y en a d’autres. J’ai entraîné Thierry Rupert, un très bon ami. Un mec en or, humainement. Il n’a pas spécialement marqué les esprits sur le terrain car il était en fin de carrière, mais dans le vestiaire, c’était mon joueur préféré. Franchement, en sortir cinq… Batista évidemment. Charles (Kahudi). Mais ce n’est pas très juste parce que je les ai eu six ans tous les deux ! (sourire)

Et quel serait le cinq de vos rêves ?

J’ai beaucoup d’affection pour Tony Parker et Steve Nash qui ont été, chacun à leur époque, des meneurs références. Je les associerai donc. Après, c’est trop difficile… J’aime beaucoup Kevin Durant. Ce mec est extraordinaire. Il joue les pick and roll alors qu’il fait 2,11 m et peut planter des tirs à la même distance que Steph Curry ! Je ne pourrais pas m’empêcher de le prendre. Ensuite, Michael Jordan et Hakeem Olajuwon sont ceux qui m’ont le plus inspiré. Donc, j’ai deux meneurs, Jordan en 3, Kevin Durant en 4 et Olajuwon dans la raquette. C’est fort quand même ! On joue small ball, comme on l’a fait à Strasbourg lors du match 5. Il n’y a pas de soucis ! (rires)

Ça pourrait m’intéresser de diriger la sélection canadienne

Au final, êtes-vous plus fier de votre carrière de joueur ou de celle de coach ?

Ma carrière de joueur.

Pourquoi ?

Parce que c’est ça le basket ! Le basket c’est le jeu, ce n’est pas de dire aux autres comment jouer ! Je suis super reconnaissant et content de pouvoir vivre du basket. Mais j’ai suffisamment de recul et d’humilité pour savoir que même, si mon rôle est très important, je ne suis pas sur le terrain. Honnêtement, cela a été assez pénible le jour où j’ai arrêté de jouer. Alors si je pouvais reprendre demain, je le ferai sans hésitation. J’ai été international, j’ai joué d’ailleurs contre Michael Jordan, un des grands moments de ma vie. J’ai fait une carrière pro… (long silence)

Ou vous voyez-vous dans dix ans ?

(Il réfléchit) Dans trois ans, j’aurai cinquante ans. C’est le cap que je m’étais fixé quand je suis devenu coach. C’est donc très difficile de me projeter dans dix ans. Je vais vraiment faire un bilan dans trois ans, au terme d’ailleurs de mon contrat à l’Asvel, et voir si j’ai envie de continuer ou de faire autre chose. Je suis toujours en contact avec la sélection canadienne. C’est quelque chose qui pourrait m’intéresser…

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